lundi 21 février 2011

Radiohead - The King of Limbs

Depuis près de vingt ans, Radiohead a construit une oeuvre d'une qualité inestimable. De la britpop assez convenue de Pablo Honey on est passé à une musique qui brasse rock progressif, musique electronique et free-jazz, pour finalement sonner comme aucun autre groupe. Mais ce qui caractérise la musique du groupe d'Oxford depuis ses débuts, c'est le refus de la facilité. Si Radiohead attire aujourd'hui plus l'attention par ses stratégies commerciales que par ses disques, il ne faut pas pour autant les négliger. Après In Rainbows qui montrait toute l'étendue de la diversité du groupe autour de chansons pop assez accessibles, cette année The King of Limbs prend un chemin complètement inverse.

Arrivé par surprise, il n'a pas reçu les jugements les plus justes. Il faut dire que dès la première écoute, l'album a une saveur toute particulière. Extrêmement homogène et plutôt court, il est assez difficile à appréhender au premier abord. Mais on cerne assez vite le chemin que Radiohead a emprunté avec cet album. Déjà In Rainbows avait un peu surpris par le fait que quelques morceaux étaient écrasés par la présence de la batterie de Phil Selway et de la voix de Thom Yorke, un phénomène déjà présent ponctuellement avant, mais vraiment frappant ici.

The King of Limbs est donc clairement dans la continuité de son prédécesseur de ce point de vue là, en prenant le parti de développer cet aspect qui sied bien à Radiohead. Il y a donc une continuité musicale évidente, mais la démarche semble radicalement distincte. Les albums du groupe se sont toujours caractérisés par une grande variété des styles et structures abordés. Ici seules deux ballades cassent un peu l'homogénéité de l'album. Au lieu d'utiliser plusieurs idées au sein d'un même album voire d'une même chanson, Radiohead décide ici de creuser une simple idée sur 8 titres qui ne révèlent pas facilement toutes leurs qualités.

L'introduction de « Bloom » a tout de celle d'un morceau mémorable. Radiohead nous emmène dans un univers où le drum & bass font la loi. L'utilisation de cordes semble n'avoir été qu'une passade, et c'est maintenant des sons de guitare assez diffus, pour ne pas dire cachés, qui ornent la musique du groupe d'Oxford. Radiohead a toujours brillé par ses arrangements à 3 guitares subtils, et ici ils sont assez obscurs, mais finalement tout aussi intéressants à l'image de « Morning Mr Magpie » où les guitares sonnent désordonnées mais se collent au rythme frénétique imposé par Phil Selway. Il en va de même pour « Little by Little », sans doute le morceau le plus immédiatement attachant de l'album, avec son refrain assez classique pour du Radiohead, mais qui fait du bien au vu de l'introduction un peu déroutante.

En tout cas les guitaristes semblent profiter de leur situation en arrière plan pour bien s'amuser, et par ailleurs leurs expérimentations légendaires n'ont pas perdu de leur saveur. Mais c'est bien le combo rythmique qui mène la danse ici, et le single « Lotus Flower » est en cela particulièrement explicite. Colin Greenwood signe des lignes de basses langoureuses au groove insidieux qui savent pénétrer votre esprit pour ne plus en sortir. Et c'est avec plaisir que l'on retrouve un Radiohead un peu plus expérimental, avec « Feral », un morceau sec apparemment insignifiant, mais qui s'avère très riche et finalement indispensable . 



Toute la musique est maitrisée de bout en bout et rien n'est laissé au hasard. Comme cette fin en deux temps de « Bloom », où la batterie laisse place à un beat sourd, sur laquelle s'appuie la basse pour clore le morceau. Le reste de l'album tranche un peu avec les morceaux précédents, plus conventionnel, plus calme moins axé sur la batterie. Elle montre une facette plus rassurante pour les fans, avec ce « Codex » dans la lignée des balades les plus prenantes qu'a pu signer le groupe, malgré quelques arrangements surprenants et peu convaincants. Mais la suite de la chanson rattrape bien cette faute de goût.

Il en va de même pour « Give Up The Ghost », en version guitare acoustique, les deux chansons formant un dyptique reposant d'une beauté qui n'a rien à envier à leurs soeurs aînées. Enfin, « Separator » clôt l'album sur une note paisible et plus attachante avec son rythme groovy. Elle est à la fois dans la continuité du son de l'ensemble tout en étant plus proche du son Radiohead classique, surtout dans sa deuxième moitié où les guitares refont leur apparition. Les paroles obsédantes et énigmatiques auront fait croire au fans que Radiohead préparait une suite pour la sortie physique de l'album, ce ne sera malheureusement pas le cas.

Il est impressionnant de voir comment Radiohead est capable de ne jamais faire du surplace tout en gardant une empreinte sonore qui est devenue immédiatement reconnaissable. Tellement qu'on ne trouve plus rien d'autre à comparer avec le groupe que lui-même (ou le travail solo de Thom Yorke, qui se ressent bien tout de même, ce qui déplaira certainement). Certes, on pourrait de ce fait dire que Radiohead cabotine, mais ce serait nier d'une part que The King of Limbs prend un parti pas forcément évident, et puis d'autre part que la virtuosité de Thom Yorke et ses compagnons n'a pas faibli. On entend du Radiohead, beaucoup, mais aussi un peu de "world music" dans certains choix d'instruments, un peu de musique minimaliste, et même un peu de dubstep. Radiohead sait se nourrir sans cesse de nouvelles influences sans jamais qu'elle prennent trop le pas sur sa musique.

Par rapport à In Rainbows, The King of Limbs gagne en profondeur ce qu'il perd en diversité. Mais il semble certain que ce dernier album n'a pas la prétention de faire jeu égal avec ses prédecesseurs. Comme la tête de mort dans Les Ambassadeurs d'Holbein, il est un exercice de style, un détail troublant et fascinant qui ne doit pas être jugé en lui-même, mais seulement en tant que valeur ajoutée à l'ensemble. The King of Limbs est donc un disque anecdotique, mais il n'en est pas moins excellent.



A lire également, les excellentes chroniques de Playlist Society, Feu à Volonté, et Esprits Critiques.

9 commentaires:

  1. Comme toi je déplore tous ces avis définitifs de gens qui se font mousser sur le net en balançant des avis définitifs sur des groupes ou des albums mainstream. Mais bon passons. Pour en revenir au disque, je me réserve encore un poignée d'écoute pour donner un avis, mais globalement je dirait à chaud que ce n'est ni le moins bon ni le meilleur du groupe. Simplement j'apprécie la démarche du groupe qui essaie toujours des choses. Depuis Kid A, je n'accroche plus trop à leurs albums, d'autant que Thom Yorke a sorti une merveille en 2006. là, je sens chez moi un regain d'intérêt pour le groupe, mais j'ai des doutes quant à l'implication de toute la bande sur un disque qui sonne plus comme un disque Thom Yorke, bien qu'étant moins beau, moins touchant, moins fort qu'Eraser.

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  2. Tout à fait d'accord avec toi. On voudrait faire de Radiohead un groupe qui fait du buzz pour compenser une inspiration musicale épuisée, mais ce n'est pas du tout le cas.
    Cependant, je n'ai apprécier The Eraser qu'à moitié, mais c'est vrai que dans cet album les rôles sont assez déséquilibrés. D'ailleurs je me pose la question: où est Ed O' Brien ?

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  3. Je crois que la dernière phrase de Separator est un truc du genre "You thought it was the end, you were wrong" ou un truc dans le genre.
    Bon, après, tu sais ce que j'en pense pour l'instant, mais je le laisse encore mûrir.

    Et Hail to the Thief était bien meilleur qu'on le croit. Pas loin du chef-d'oeuvre ce disque, l'air de rien.

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  4. Oui c'est ça qui faisait dire qu'on avait qu'une moitié d'album. Mais pour le coup, cette moitié est si homogène que j'ai du mal à imaginer une seconde. Dans le même genre ça commencerait à lasser sérieusement, dans un genre différent ça ferait bizarre. Mais je leur fais confiance.

    Sinon pour Hail to the Thief j'ai jamais accroché. Quelques excellents morceaux, mais globalement j'ai du mal. Comme Kid A et Ok Computer, même si la proportion est inverse.

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  5. Avis subtil intéressant, moi qui ai plutôt apprécié cet album sans toutefois savoir qu'en dire... Ce qui est marrant à leur sujet, c'est que tous ceux qui en parlent citent comme "meilleur album" un disque différent à leur sujet. Perso, ça serait plutôt "OK Computer" équilibré entre rock et électro.
    En fait je suis loin d'être le mieux placé au sujet du groupe d'Oxford, pas mon groupe préféré et que j'ai suivi de loin leur évolution vers le néo-progressif, et pour ce que j'en entendais, parfois "rock de labo" un peu désincarné.
    Mais ce "King of Limbs" m'a paru très cohérent et très fluide...il faudrait que je réécoute "In Rainbows" pour comparer...

    Quant aux réactions épidermiques des médias du style des Inrocks ou celle de rue89 : http://www.rue89.com/2011/02/20/on-peut-enfin-dire-du-mal-de-radiohead-sans-se-faire-lyncher-191344
    c'est à mon avis plus pour attaquer l'image et le positionnement du groupe ou juste le plaisir de se payer une "vache sacrée du rock".
    Le temps jugera...

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  6. J'ai pas voulu en parler dans ma chronique parce que ce n'était pas le sujet, mais tu viens de citer un des articles les plus mauvais que j'ai lu depuis vendredi, avec celui des Inrocks.
    Et d'ailleurs, j'ai prévu sans le vouloir la parution de cet article de rue 89 (cf ma première note). Je trouve franchement qu'on fait beaucoup trop de tapage sur le positionnement du groupe, et qu'on leur prête n'importe quelle opinion sans trop savoir. Moi je n'ai pas parlé de leur mode de commercialisation, simplement parce que je m'en fiche. Parce que Radiohead pourrait être signé chez un major et vendre leur album 30e ça changerait rien.
    On fantasme un gros buzz orchestré par eux, alors qu'ils n'ont fait qu'annoncer leur album une semaine à l'avance, et les médias ont construit tout le reste.

    Quand à l'avis de Rue 89... Je ne comprends pas ce qui peut pousser quelqu'un à faire. Faut vraiment être super aigri. Moi y'en a des groupes que j'aime pas, et qui sont reconnus, et mais je passe pas mon temps à ronger mon frein en attendant de pouvoir les lyncher. La presse donne une bien mauvaise image d'elle même sur cette affaire. Et je trouve ça scandaleux de dire d'un disque qu'il est pas terrible après l'avoir écouté vite fait, juste pour se faire mousser, et en prétextant que c'est le devoir de la presse musicale de faire ça. (cf les Inrocks). Certains devraient apprendre l'humilité et le respect de l'artiste, ça leur ferait pas de mal. Radiohead demande rien à personne, ils font leur trucs dans leur coin sans chercher à provoquer la polémique, et pourtant partout ils déclenchent des batailles... Regardez, même mpi je m'y mets. Bref, le petit coup de gueule qui me démangeait, et qui répond même pas tellement à ton commentaire au final...

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  7. le mec de rue89 commence très fort son article quand même : "Pour ceux qui, comme moi, ne supportent pas Radiohead, le nouvel album du groupe, « The King of Limbs », est une bonne surprise. Ce disque d'un ennui mortel pourrait en effet être celui qui prouvera, une bonne fois pour toutes, que l'intérêt de Radiohead ne réside pas dans sa musique, mais dans ses techniques de vente. Et encore."

    C'est con qu'on ne puisse pas mettre des claques par écran interposé des fois. ;-)

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  8. Ah mais moi je suis plutôt du genre à m'en foutre en général, mais là je ne décolère pas depuis que j'ai lu ça ! :D
    C'est à croire que tout le monde a oublié qu'au départ Radiohead était signé chez un major et sortait ses disques comme tout le monde.

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  9. Pareil, je me sens la majorité du temps assez déconnecté de tout ça mais j'avoue être resté perplexe devant tout ces sites qui ont publié un article à peine quelques heures après la sortie de l'album (article dont les trois-quarts ne parlaient d'ailleurs pas de l'album et avaient du être écrit la veille).

    J'ai bien aimé ce que Benoit en a dit ce matin :
    http://hop.over-blog.com/article-les-sorties-musique-de-la-semaine-du-21-fevrier-2011-67769828.html

    Sinon je reviendrai plus longuement bientôt sur cet album qui tout en étant décevant possède son lot de très bonnes chansons.

    Sinon The Bends et Amnesiac, voilà un double choix fort original ! :)

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